Tom Duterme, UCL, 2017, “Quelle neutralité pour l’université?”

Tom Duterme est étudiant en économie et en sociologie à l’UCL. Il a publié une carte blanche sur le site de la RTBF, où il critique celles et ceux prétendant enseigner de manière neutre, notamment en économie.

Pourquoi revenir à la charge, en cette rentrée académique, avec l’enjeu, périlleux, prétentieux, et souvent creux, de la neutralité, alors même que la controverse universitaire du printemps dernier autour de l’enseignant exposant en auditoire ses positions “anti-avortement” semble éteinte ? Le sujet relève ici davantage d’une structure à transformer que d’une individualité à congédier. Là, le matraquage médiatique appelle à faire fuir l’hérétique ; ici, le camouflage académique s’attelle à enfuir la problématique. Là, le fait divers fait diversion ; ici, le système suit son thème.

Mais avant de charger, tâchons de définir le bélier. La neutralité. En-deçà du débat épistémologique entre les partisans d’une science critique délibérément normative et les héritiers du sociologue Max Weber distinguant “jugement de fait” et “jugement de valeur” (en ne condamnant toutefois que la confusion des deux registres), il nous semble qu’un chercheur ne peut jamais prétendre à une absolue neutralité : objectivité supraorganique dont la faculté à s’extraire du réel donnerait accès à la vérité, vierge de toute opinion, prénotion, valeur… bref, de tout ce qui entache la connaissance, mais qui constitue aussi l’existence ! En somme, fatalement ou fructueusement, par son choix d’objet ou tout au long de son exposé, le professeur est bon gré mal gré radicalement situé et, par conséquent, n’est pas neutre.

Que nous reste-il alors ? Si l’enseignant a sa subjectivité chevillée au cours, comment ne pas sombrer dans le relativisme scientifiquement (et politiquement) dangereux ? En d’autres termes, si étudier les inégalités scolaires ou condamner le manque d’autonomie des caissières de supermarché trahit la neutralité axiologique, sur quelle(s) base(s) condamner un universitaire climatosceptique prêchant sa doctrine face à un auditoire ? Approchons deux d’entre elles, et inspectons où, à l’heure actuelle, ces fondements manquent…

Le premier appui critique nous est livré par Max Weber qui réclamait “probité intellectuelle et réflexivité”. Lorsqu’il glisse du jugement de fait au jugement de valeur, de la description à la prescription, du “ce qui est” au “ce qui doit être”, le professeur se doit de l’annoncer aux étudiants, afin qu’ils ne considèrent pas sa vision du monde comme science, ni même comme parole d’évangile.

Ainsi, par exemple, il nous est permis de douter de la “probité intellectuelle” du banquier qui, par la force du “bon sens”, de chiffres et de graphes, vient “démontrer” à un auditoire de jeunes impressionnés par son charisme, la “nécessité” de poursuivre les mesures “d’ajustement” (“je n’aime pas beaucoup le mot ‘austérité’“), afin d’améliorer “le coût unitaire du travail” grec (“c’est la mesure de la compétitivité“). Malgré “tous leurs efforts“, il reste “du travail” (“leurs retraites sont encore relativement bien plus élevées qu’en Allemagne“). Weber se retourne dans sa tombe ; la confusion est totale, délétère et éhontée. Le logo ING figurait sur chaque diapositive projetée.

Outre l’explicitation du changement de registre (“ici, je m’écarte des faits pour vous donner mon opinion”), assurer une pluralité permet de ne pas imposer, consciemment ou non, ses valeurs aux étudiants. Si la faculté de sociologie ne présentait à la fois Bourdieu et Boudon, elle prendrait les airs d’une usine politique formant une jeunesse conforme à l’orthodoxie.

Hélas, maints cours d’économie s’apparentent sensiblement à cette industrie idéologique. A force de réduire Keynes à une cellule de la synthèse néoclassique, de caricaturer Marx comme le prophète désavoué d’une prolétarisation inéluctable, et de dénier Veblen et son courant institutionnaliste, l’enseignement de la doxa dominante revêt des allures performatives… L’étude de Marwell et Ames en offre une sinistre illustration : testant la conclusion de la théorie du choix rationnel selon laquelle un agent refusera de contribuer aux projets collectifs car il a intérêt à profiter du fruit commun sans coûts, et constatant que la plupart des individus accepte de participer au financement collectif, l’expérience réfute dès lors le résultat de la théorie. Mais par-dessus tout, elle dévoile que c’est l’étudiant en économie qui est le plus enclin à vérifier ce résultat, en se comportant comme le fameux “passager clandestin” (profiteur non-payeur)…

Si sa théorie est défaillante, la fabrique de l’homo œconomicus est effrayante. Plutôt que le façonnage d’un étudiant à son image, l’enseignement de l’économie peut assurer la formation d’un citoyen critique, nuancé et ouvert. Face à l’impasse de la neutralité axiologique, et plutôt qu’une autoroute totalisante, l’université ne devrait-elle proposer un carrefour avec miroirs, pluraliste et réflexif ?