Témoignage de Marie Gribomont, étudiante à l’UNamur, 2016

Monsieur le Doyen,

J’ai lu que Mélanie Laurent et Cyril Dion avaient été faits docteurs honoris causa de l’UNamur. Cela m’a réjouie, mais m’a plus encore étonnée de la part de l’UNamur. Puis-je vous expliquer pourquoi j’ai quitté la faculté d’économie voici plus d’un an ?

J’ai suivi des cours comme élève libre à la Faseg [Formation pour Adultes en Sciences Economiques et de Gestion] pendant 3 ans. Docteure en philo et lettres et professeure dans l’enseignement supérieur (notamment de presse écrite), j’avais envie de structurer mes connaissances dans un domaine-clé pour l’appréhension du monde contemporain. Ayant une famille, un emploi, de multiples activités, et ne cherchant pas de certification, je comptais savourer ce cursus à petite vitesse.

Le programme de l’Année Préparatoire au Master ne comportant que des cours techniques, évidemment nécessaires mais pas particulièrement stimulants pour la pensée, j’ai été picorer un peu de sociologie, de droit et de philosophie politique dans les programmes du bac. J’attendais également quelque chose du cours d’économie politique. Hélas, même dans ces cours-là, je n’ai guère trouvé trace d’une pensée sortant du mainstream, d’une critique un tant soit peu radicale, ni même modérée, du néolibéralisme plus ou moins “social” qui règne en maitre en Europe. J’ai notamment déploré qu’aucun cours d’histoire de l’économie ne figure dans les programmes Faseg, rien qui puisse laisser voir aux étudiants que pourraient exister, qu’ont existé, que s’expérimentent toujours d’autres organisations économiques, d’autres théories que les dogmes de l’accumulation du capital, du marché, de la croissance. La question de l’origine de la valeur n’a par exemple jamais été soulevée, l’écologie n’est qu’une modeste composante de la gouvernance et l’éthique apparait comme un ornement sporadique.


Au cours de théorie financière, un invité a décrit pratiquement tous les produits dérivés boursiers, jusqu’aux plus complexes et aux plus risqués, sans évoquer le moindre bémol, la moindre mise en garde. Même les trentenaires relativement innocents, qui suivaient très utilitaristement ces cours en vue de stimuler leur carrière par un diplôme universitaire, en étaient déconcertés. J’ai alors jeté l’éponge, et j’aurais dû dire pourquoi au lieu de “voter avec mes pieds”.

 

J’ai certes apprécié la gentillesse et le souci de faire réussir les étudiants qui animaient les professeurs, de même que, chez plus d’un, un sincère souci social en guise de rustine aussi impuissante que désolée. Mais l’esprit critique, l’audace intellectuelle, ce qui à mon avis doit être le propre de la pensée universitaire et même de la pensée tout court, dès le jeune âge et dans tous les domaines sans exception, je ne les ai pas trouvés, alors que l’hétérodoxie en matière économique se fait de plus en plus entendre dans divers milieux et jusque dans les médias non spécialisés. En tant qu’ancienne [de l’UNamur], je suis particulièrement attristée – je pourrais dire atterrée – de constater que l’économie s’y résume aujourd’hui à des techniques de calcul, faisant l’impasse sur les enjeux et, finalement, se contentant d’une pensée formatée et stérilisée.

Ce doctorat honoris causa serait-il le signe de retrouvailles avec l’envergure et le pluralisme de la pensée humaniste, avec la critique théorique et pratique, avec la véritable économie politique ? C’est dans cet espoir que je me suis enfin décidée à vous envoyer ceci.

En vous remerciant de m’avoir lue, je vous prie d’agréer, Monsieur le Doyen, l’assurance de ma considération distinguée.

 


NB : J’ai reçu une réponse rapide, aimable et circonstanciée, qui manifestait un intérêt apparemment sincère, mais rien de concret n’est issu de cet échange.