Month: May 2018

Pluralisme « mainstream »?

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Vendredi dernier, le dossier économique de « Matin Première » (RTBF) était consacré à un article récent de la revue « Regards Economiques » de l’UCL, portant sur la question du pluralisme en économie [1]. Un des deux auteurs, Michel De Vroey, était interviewé à ce sujet.

La thèse principale de l’article est que les critiques formulées par des mouvements tels « Rethinking Economics », concernant le manque de pluralisme dans l’enseignement et la recherche en économie, sont grossières et pour l’essentiel non fondées. Les critiques en question se résument selon les auteurs à deux propositions. D’une part, la discipline économique manque de pluralisme méthodologique : la science économique est dominée par un courant « mainstream » identifiable au courant néoclassique. D’autre part, la discipline manque de pluralisme idéologique : la théorie néoclassique est largement au service de l’idéologie néolibérale.

Les auteurs ne répondent pas à la première critique mais l’esquivent par une pirouette. En effet, ils (re)défissent l’approche néoclassique de manière tellement large qu’elle en vient à englober des courants et méthodes généralement admis comme indépendants, voire opposés à l’approche néoclassique (en particulier, le post-keynésianisme et la modélisation dite « agent-based »). Cela étant, ils n’abordent aucunement la problématique de la place effective occupée par les différents « sous-courants » mentionnés dans la recherche et, a fortiori, dans l’enseignement en économie. Or, une des revendications premières des mouvements tels que REB est l’instauration d’un pluralisme quantitatif dans l’enseignement des sciences économiques; c’est-à-dire une représentation équilibrée des différents courants de pensée économiques dans les cursus universitaires et ce, indépendamment de leur filiation supposée ou avérée au courant néoclassique. Les auteurs passent donc à côté de cette demande essentielle (qui, faut-il le préciser, n’est pas rencontrée actuellement).

En ce qui concerne la deuxième critique, les auteurs caricaturent le message de REB et al.. En effet, nous ne faisons aucunement l’amalgame entre école néoclassique et idéologie néolibérale, et reconnaissons totalement l’existence d’une pluralité d’opinions politiques parmi les chercheurs néoclassiques. Simplement, nous mettons en garde contre le biais naturel de cette approche envers le modèle de concurrence pure et parfaite. En effet, celui reste encore et toujours le centre de gravitation des modèles macroéconomiques standards qui, s’ils autorisent aujourd’hui de nombreuses déviations par rapport à la trajectoire de référence « idéale », ne le font qu’à travers la présence « d’imperfections ». Le caractère péjoratif de la terminologie n’est pas anodin mais se répercute dans les recommandations de politique économique du modèle. En effet, celles-ci ont pour objectif, sinon l’élimination des imperfections (souvent impossible), du moins leur compensation maximale, car la présence de « frictions » est toujours synonyme de situation inférieure (en termes de « bien-être » économique théorique, ou optimum de Pareto) à celle qui prévaudrait en situation de concurrence pure et parfaite.

En conclusion [2], ce n’est pas la nuance annoncée qu’apporte l’article à la question du pluralisme en économie, mais bien un aplatissement du débat, via une interprétation étroite des critiques formulées par les tenants d’un plus grand pluralisme.

[1] Michel De Vroey et Luca Pensieroso, « La question du pluralisme en économie: une mise en perspective », Regards économiques, numéro 137, mars 2018.
[2] Nous projetons de développer ce bref contre-point dans un article plus long, où nous analyserons plus avant les différents arguments avancés par les deux auteurs dans l’article.