L’étude de l’UCL sur les étudiants internationaux est inexacte et comporte un biais néolibéral

 

L’article rédigé par Michel Beine dans le dernier Regards Economiques a  de quoi interpeller à plus d’un titre. Celui-ci, disponible à l’adresse suivante, décrit avec acuité les causes et les déterminants de la mobilité internationale des étudiants universitaires. Il met en avant des facteurs liés au pays de départ et d’accueil, à la qualité des universités, et aux différentes politiques qui sont mises en place et qui impactent les étudiants étrangers. Ce volet descriptif présente un intérêt manifeste pour une compréhension de la mobilité étudiante, qui fait l’actualité via le débat sur la hausse des droits d’inscription des étudiants hors UE. Toutefois, l’article se termine par deux recommandations, dont une d’entre-elle, la hausse des frais d’inscription des étudiants étrangers, pose de sérieuses questions. D’une part, cette recommandation est en contradiction avec les éléments et arguments développés par l’auteur lui-même dans l’article. D’autre part, car elle véhicule ouvertement une vision néo-libérale de l’éducation.

Source : Page FB “Non à la hausse”

 

L’article de Michel Beine se conclut comme suit : « Le niveau relativement faible des droits d’inscription en Belgique pour les étudiants étrangers laisse à penser qu’une hausse de ces droits, réinvestie dans nos universités, permettrait une montée en gamme de celles-ci sans mettre en péril leur attractivité extérieure ». Cette recommandation est basée sur un argument très spéculatif, qui supposerait qu’une augmentation de la qualité compense la perte d’étudiants liée à l’augmentation des frais. Or, une telle supposition, somme toute peu probable dans le cas belge, nécessiterait d’être étayée par des faits. Or, il s’avère que l’article présente lui-même quelques faits non pas soutenant cette recommandation, mais montrant l’aspect fantaisiste de celle-ci.

On peut en effet y lire : « En utilisant des données par université et en adoptant une approche méthodologique appropriée, on trouve assez de preuves empiriques attestant que des droits élevés tendent à freiner l’arrivée des étudiants étrangers. En termes d’amplitude de cet effet, certains résultats sur le cas italien suggèrent qu’en moyenne, une hausse de 10 % des droits d’inscription diminue le flux d’étudiants de 6,5 % vers cette université. ». Essayons d’appliquer ces chiffres au cas belge, où la hausse des frais de scolarité prévue est de l’ordre de 50%. En supposant que la relation prix/diminution du nombre d’étudiants est constante, et que les cas belges et italiens sont similaires, combien d’étudiants renonceront à des études en Communauté française ? Sur base des chiffres de Beine, une estimation grossière chiffrerait à près de 30% le nombre d’étudiants qui renonceraient à venir en Belgique suite à la hausse. En fait, la situation est plus complexe, puisque la hausse concerne essentiellement la première année d’inscription et les années recommencées après un échec. La diminution du nombre d’étudiants internationaux serait donc plutôt de l’ordre de 10-20%. Ce n’est pas rien.

L’article poursuit : « Il est possible d’évaluer le caractère réaliste d’une politique d’investissement dans la qualité d’une université, financée par une hausse des droits d’inscription […] Une hausse de 10 % des droits laisserait le nombre d’entrées d’étudiants étrangers inchangé pour autant que cette hausse se répercute dans une augmentation des scores de qualité de l’université de 5 %. Dans la mesure où la qualité est mesurée par la place dans les classements internationaux, cela signifie qu’une université classée à la 200e place mondiale (c’est-à-dire à peu près le classement de l’Université de Louvain depuis 2 ans) devrait gagner environ 10 places pour contrecarrer l’effet négatif lié à la hausse des droits ». L’auteur aurait pu tenter d’appliquer ces chiffres à la situation belge, avant de soutenir à la hausse. L’UCL peut-elle vraiment gagner 10 places dans les classements en réinvestissant les recettes supplémentaires issues des droits d’inscription ? Faisons le calcul, en restant sur l’exemple de l’UCL. Cette année académique à l’UCL, le nombre d’étudiants visés par la hausse est de 330 (chiffres fournis par le Recteur), ce qui équivaut à 486 750€ de recettes. En estimant que sans la hausse, il y aurait eu 20% d’étudiants en plus, il faut donc compter une perte financière de 178 200€. Le gain financier net de l’opération peut donc être estimé à un peu plus de 300 000€. Une somme faible pour un budget de l’université de plusieurs centaines de millions d’euros. Une somme en tous cas clairement insuffisante pour améliorer la position de l’UCL de 10 places dans les classements internationaux. Si des bourses sont d’aventure distribuées, ce montant en sera encore diminué. En se basant sur les chiffres fournis par l’auteur, il convient donc plutôt d’arriver à une conclusion inverse à la sienne : l’augmentation des droits d’inscription telle que soutenue par les universités ne permettra pas de maintenir l’attractivité internationale de celles-ci. Se pose dès lors la question de pourquoi la conclusion de l’article ne s’appuie pas sur les chiffres qu’il avance.

Un dernier commentaire concerne la vision néolibérale qui marque la proposition d’augmentation des frais d’inscription. L’étude aurait pu explorer de nombreuses autres pistes, ce qu’elle s’est gardé de faire (excepté une). Par exemple : un refinancement public des universités, qui pourrait améliorer leur attractivité internationale. Autre exemple : la gratuité des études pour les étudiants nationaux et étrangers (comme en Allemagne). Car comme les étrangers payent la TVA en consommant (plusieurs milliers d’euros par an par étudiant), augmenter leur nombre pourrait compenser leur coût marginal décroissant, et permettre ainsi d’accroître les recettes fiscales. A la place d’étudier ces mesures qu’on pourrait qualifier de progressistes, le message phare de l’étude consiste à donner un vernis académique à une mesure néolibérale. Car la hausse des droits d’inscription pour les étudiants de pays en voie de développement n’est pas qu’une question comptable. Elle véhicule une vision de l’éducation dessinée pour les étudiants les plus riches des pays en voie de développement. Une certaine vision de l’attractivité internationale est promue, celle qui cible ceux qui savent payer le prix fort. Les élites des pays du Sud sont invitées en Belgique, tandis que leur classe moyenne ou populaire est invitée à rester au pays. Pendant ce temps, en Belgique, s’installe petit à petit la vision selon laquelle c’est aux étudiants (étrangers aujourd’hui, peut être les Belges demain) de supporter le coût de l’éducation. C’est-à-dire, une privatisation douce du financement de l’enseignement supérieur.

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