Une opinion de Santiago Dierckx, étudiant en économie à l’Université catholique de Louvain, publiée le 11 janvier 2017 dans La Libre.
 

Au lieu de nous donner les clés pour comprendre les grands enjeux du XXIe siècle et entrevoir des solutions, la plupart des professeurs d’économie à l’université se contentent d’enseigner la pensée économique “néoclassique”, le courant
dominant.

J’ai commencé l’économie à l’UCL plein d’entrain. Je pensais y recevoir des outils pour comprendre, analyser, entendre des solutions aux problèmes globaux et les grands enjeux du XXIe siècle. J’espérais trouver à l’université un lieu de débats, de bouillonnement d’idées et d’échanges, où professeurs et étudiants cherchaient à inventer le monde de demain.

J’ai vite déchanté. Car on est assez loin de l’idée qu’on se fait de l’université. Je voudrais parler de trois problèmes principaux que j’ai rencontrés. Le premier est que les outils qu’on nous transmet sont souvent déconnectés de la réalité, comme si on étudiait un autre monde, abstrait. Le deuxième est qu’on n’aborde pas vraiment les enjeux économiques contemporains. Le troisième est que nos connaissances sont souvent idéologiquement très marquées et que ce n’est pas débattu. Plus largement, seule une théorie économique nous est enseignée.

Théorie déconnectée de la réalité

Le premier problème vient donc du fait que ce qu’on nous enseigne est très éloigné du monde réel. Trois exemples. D’abord, les modèles étudiés aux cours reposent sur des hypothèses peu réalistes. On simplifie au point que ça en devient improbable. On présuppose par exemple que les marchés sont en concurrence parfaite et à l’équilibre, que les acteurs sont parfaitement rationnels, ou encore, qu’ils ne peuvent influencer le marché. Or, comme l’a démontré Joseph E. Stiglitz (prix Nobel) ce n’est presque jamais le cas dans la réalité.

Un autre exemple est qu’on ne prend pas en compte dans les analyses économiques les autres sciences sociales comme l’histoire, la sociologie, les sciences politiques ou l’anthropologie. En théorie pure, ça ne pose pas de problème, mais quand il s’agit d’étudier l’économie réelle, bien. Ces autres sciences permettent d’éclairer la compréhension de la société sur de nombreux aspects indissociables de l’économie (le pouvoir, les comportements, les institutions, etc.)

Dans les faits, ce qu’on nous enseigne est intéressant sur papier, mais peu utile en pratique. Les prédictions issues des modèles que l’on apprend sont souvent à côté de la plaque. Et ça a des conséquences : récemment, un chercheur français a montré que toutes les prédictions de croissance réalisées par les économistes du FMI ces cinq dernières années étaient erronées. Faire des hypothèses fausses et ne pas s’ouvrir aux autres disciplines a un coût.

Pas de débats sur les grands enjeux

Un deuxième problème est qu’aucun cours d’économie ne traite des enjeux majeurs de notre temps (le premier cours sur l’actualité arrive en Master 2). La question sociale est seulement résumée en quelques grandes lignes (chômage et salaire); les enjeux gigantesques de l’écologie et de la préservation de l’environnement sont relégués au stade de simples externalités et ne sont même pas abordés quand il est question de la production, des effets de politiques ou de libre-échange. Comment espérer que l’université fasse de moi un citoyen critique et responsable avec un aussi faible bagage sur les grands enjeux ? Plus largement, les objectifs de l’économie ne sont pas débattus. Doit-on accroître le PIB ? Quelle est une juste répartition des ressources ? Quelle démocratie dans l’économie ? Autant de questions jamais posées…

Des cours marqués par l’idéologie libérale

Le troisième gros problème est que la matière dispensée mène quasi systématiquement à des politiques économiques libérales. Par exemple, au cours de macroéconomie en BAC2, le professeur nous enseigne que les politiques étatiques n’ont pas ou peu d’effet à moyen terme et que leur mise en œuvre a peu de sens in fine. On y apprend également la nécessité de la réduction des dépenses publiques et de l’allocation de chômage, l’intérêt de la flexibilisation du travail, etc. Dans le cours d’économie politique en BAC1, on apprend que la privatisation est la solution à la problématique des biens communs. Alors que toutes ces propositions ont été largement remises en cause par les mauvais résultats des politiques d’austérité, la relance économique d’Obama, les travaux d’Elinor Ostrom (prix Nobel), etc. Mais ça, il n’y a pas de temps dédié à en parler.

Un autre exemple : cet automne, le Ceta et le TTIP ont fait l’actualité. Si un large consensus dans la société civile, le monde politique et une partie du monde de l’entreprise s’accordait pour questionner certaines dérives du libre-échange, c’était l’inverse dans nos cours. Le professeur qui en parlait, soi-disant de manière neutre, n’en a cité que les effets bénéfiques. Exit les potentiels effets sur l’emploi ou l’abaissement des normes sanitaires, sociales ou environnementales. Je ne demande pas que le professeur fasse un cours extrêmement critique mais simplement qu’il présente à la fois les avantages et les inconvénients de ce genre de politique.

Enseigner la pluralité des points de vue

Beaucoup de ces problèmes pourraient être évités si on ne se bornait pas à n’enseigner que la pensée économique “néoclassique”, le courant dominant. Il existe de nombreuses autres théories économiques qui ne se basent pas sur les mêmes principes, n’ont pas les mêmes objets et n’obtiennent pas les mêmes résultats. Comme par exemple l’école de la régulation ou des conventions, le post-keynésianisme, les institutionnalistes, l’école de Vienne. Elles peuvent être situées aussi bien à droite qu’à gauche du spectre politique. Pourtant, on n’en entend pas parler. La seule fois qu’un professeur a abordé ce sujet, c’était pour dire en quoi toutes ces approches n’étaient pas valables car elles n’étaient pas formulées en des termes mathématiques. Il me semble pourtant que l’université est censée nous enseigner la pluralité des points de vue et que les sciences sociales n’ont pas vocation à expliquer les phénomènes sociaux uniquement sous forme d’équations. Heureusement quelques cours viennent tempérer cette domination néoclassique et certains professeurs sont plus nuancés, je les en remercie.

Je pense que dans ce contexte de crise économique, il n’est pas possible de renouveler et de réenchanter notre économie en appliquant les recettes qui nous ont menés ici. Cette nécessité s’accompagne d’une urgence : il faut déverrouiller l’accès à la recherche et au métier de professeur aux économistes hors du cadre avant que ceux-ci ne disparaissent par absence de renouvellement. Pour conclure, je citerais Keynes, dont la citation résume bien ce que devrait être l’enseignement en économie : “L’économiste doit être mathématicien, historien, politicien et philosophe. Il doit aborder simultanément l’abstraction et la réalité et étudier le présent à la lumière du passé en vue de l’avenir sans qu’aucun aspect de la nature des institutions ne lui échappe.”