Intervention de Gabriel Maissin à l’AG de Rethinking Economics, 24/11/2016 

 

L’économie – désigne un “point de vue” sur l’activité humaine, une “séquence” des relations sociales … une “portion” de la réalité … Pour désigner cela, on dira alors plutôt “Economy”.

Economics est le titre du manuel de Paul A. Samuelson (MIT, Prix Nobel d’économie 1970), traduit en français par L’économique. [i] Terme utilisé, dans les années septante, indifféremment avec celui d’économie politique, pour désigner cette branche des sciences humaines. Avec, y compris, la synthèse néoclassique devenue aujourd’hui le “core business” de l’enseignement.

Je voudrais vous faire part de deux considérations à propos de l’enseignement de cette discipline. Et d’une opinion concernant les rapports entre économistes et société.

L’enseignement et la recherche en économie.

 

Primo. L’économie politique s’est enracinée dans l’histoire. Sans beaucoup d’effort, nous pouvons parler d’une économie historique. Turgot, Smith, Mill, Marx, Marshall, Schumpeter, Keynes, Hayek, … les économistes qui ont marqué la pensée économique ont pris en compte de manière centrale [quand ils n’en on fait un point de départ] la dimension historique.

 

Mais il y a plus. Selon Beaud et Dostaler, dans leur remarquable La pensée économique depuis Keynes,[ii] cette revendication, cette méthode historique serait “une des caractéristiques à l’ensemble des hétérodoxies”. Pour la quasi-totalité des économistes postkeynésiens, institutionnalistes, radicaux et marxistes, … le destin du capitalisme avec ses crises cycliques, son impact planétaire, ses retombées humaines et sociales, ne peut être vu que comme un “processus historique global” éclairant, décrivant, expliquant, les divers domaines étudiés.

 

C’est pourquoi, je plaiderai, pour un cursus universitaire incluant un fort enseignement historique. À ce titre, un Fernand Braudel ou un Kirti Chaudhuri peuvent être mis en exergue. [iii] Mais, surtout pour qu’en relation avec cet enseignement, les futurs économistes apprennent à éprouver les concepts, leur cohésion, leur continuité, leur homogénéité avec le critère de “correspondance à la réalité” et non aux modèles comme nous y invitent Dockès & Rosier. [iv]

 

Dans ce prolongement, l’enseignement des théories économiques – qui est à réévaluer – doit se faire dans cet esprit de rapport au temps et aux époques et non comme une succession purement informative et encyclopédique.

 

Secondo. Je plaiderai évidemment pour que l’enseignement et la recherche, offrent des ouvertures pluridisciplinaires, voire multi, inter ou transdisciplinaires.

 

Remarquons – au passage – que la séparation des départements de sciences économiques de leurs facultés “économiques, sociales et politiques” pour les joindre aux facultés de type “schools of economics and management” est un bad trends.

 

Cependant, cette nécessaire approche “multi, inter ou transdisciplinaire” ne doit pas évacuer une certaine prudence. Chaque champ disciplinaire se doit de répondre de ses travaux, avec une dose d’humilité quant à ses apports, sans se défausser sur d’autres…

 

Ainsi, “la théorie du choix rationnel “ est un produit des sciences économiques, c’est à elle de lui faire un sort, pas à l’ethnopsychiatrie.

 

Economistes et sociétés

 

Enfin, je ferai une suggestion et une seule en matière de relations entre économistes et société.

 

L’économiste peut-être tour à tour, citoyen critique, militant éclairé, expert médiatique, gourou … Sir John Maynard Keynes, quant à lui, rêvait du jour où les économistes deviendraient “des gens humbles et compétents, comme les dentistes”. (1931) !

 

Selon moi, les économistes, du moins ceux qui désirent s’engager dans les débats politiques, citoyens, de société, … devraient le faire, non pas sur base de leur “expertise” mais bien sur celle de leurs “convictions”.

 

En d’autres termes, ils devraient éviter une position d’autorité pour trancher des questions qui par définition sont ouvertes. Ouvertes, non seulement aux débats, mais aussi aux intérêts divergents, aux rapports de forces, aux conflits sociaux, …

 

Bref, ils se doivent de prendre parti, … En choisissant d’intervenir, sur les questions clefs du débat politique. En ciblant les questions telles que les posent les acteurs sociaux auxquels ils décident de s’allier.

 

Participer donc à l’élaboration de “programmes” utiles. Dans l’actualité des questions comme la réduction du temps de travail ou in(é)volution de la sécurité sociale, … en fournissent des exemples.

 

C’est dans cet esprit que travaille le réseau “éconosphères” dont je vous invite à faire la connaissance (voir la diapositive). Mais, mes propos, ce coir, n’engagent que moi, bien sûr !

 

Je vous remercie.

 

Gabriel Maissin

Pour le réseau Éconosphères

www.econospheres.be

 

[i] Paul A. Samuelson, L’Economique, (2 Tomes) – Paris, Armand Colin, Collection U, 1970. Première édition : Economics: an Introductory Analysis, (nombreuses rééditions).

[ii] Michel Beaud, Gilles Dotsaler, La pensée économique depuis Keynes, Paris, Seuil, 1993 pp. 602

[iii] Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe – XVIIIe siècles. Paris, Armand Colin, 1979, (3 tomes) 544 p, 600 p, 607 p

Kirti N. Chaudhuri, Asia Before Europe. Economy and Civilisation of the Indian Ocean front the Rise of Islam to 1750, Cambridge University Press, 1990, 477 p.

[iv] Bernard Rosier, Pierre Dockes, Rythmes économiques : crises et changement social, une perspective historique, Paris, Éd. Maspéro/La Découverte, (Coll. Économie critique), 1983